Le dessin d'enfant en thérapie

Comment interprète-t-on un dessin d’enfant en thérapie ? 

Depuis presque un siècle, le dessin est utilisé dans l’approche thérapeutique avec des enfants, Sophie Morgenstern, une des premières psychanalystes pour enfant, l’utilise dès 1926 et cette approche s’est généralisée depuis M. Klein. Le dessin devient notamment une évidence dans les cas où l’enfant ne parle pas du tout par exemple. J’ai choisi ici de rester dans un cadre de psychothérapie (c’est-à-dire consultations suite à observation de symptômes handicapant le quotidien). Les dessins sont également utilisés en tant que tests et études de maturation intellectuelle et affective.

Avant de parler de l’interprétation des dessins, il me semble important de préciser pourquoi on utilise le dessin avec un enfant et quelle relation thérapeutique peut être efficace.

Pourquoi la médiation par le dessin ?

L’enfant (3 à 12 ans environ) est souvent dans l’incapacité de décrire par le langage ce qui se passe en lui, ceci est d’autant plus vrai qu’il est très jeune. Il n’est donc pas possible d’utiliser la parole comme on le fait avec un adulte. Il va donc être nécessaire d’utiliser un outil de médiation comme le dessin qui va permettre au travers de la description de l’enfant d’élaborer une compréhension des causes des symptômes. Le dessin et le jeu sont en fait les équivalents chez l’enfant du langage verbal de l’adulte.

Le dessin a également une fonction de libération, une sorte d’extraversion médiatrice communicable à autrui. Ca peut permettre à l’enfant de commencer à mettre à distance son vécu, de le rendre plus objectif et progressivement d’en parler au thérapeute.

En revanche, certains enfants n’aiment pas dessiner. Un enfant qui n’aime pas dessiner ou qui dessine sommairement n’est pas un enfant qui se développe mal. Le dessin est un indicateur de développement seulement si l’enfant aime dessiner. Il sera alors nécessaire de trouver une autre forme de médiation avec l’enfant (jeu, modelage, …).

La relation thérapeutique

Avec un enfant, il me semble très important d’établir une relation de confiance qui s’appuie sur la connivence, le jeu, un rôle autre que le parent, l’éducateur ou le médecin. Cela peut passer par lui expliquer ce que nous allons faire ensemble (dessiner et en parler), les objectifs (pour t’aider à être plus calme, serein, mieux dormir, mieux manger, etc. en fonction des symptômes décrits et reconnus par l’enfant) et le rassurer sur d’éventuelles formes de culpabilité ou de responsabilité (tout peut être dit sans conséquence, acceptation des parents…). Le thérapeute montrera également un grand intérêt à la production de l’enfant et l’encouragera.

Les premières séances seront généralement consacrées à l’installation de la relation. Même si production de dessins il y a, ils ne seront peut-être pas très riches en informations exploitables. L’enfant comprend facilement que ce qu’il va dessiner sera porteur de sens pour le thérapeute et révèlera une partie de lui. C’est donc quand la confiance est installée que l’enfant sera plus spontané dans ses productions et les commentaires qu’il y associera.

Le contexte de la consultation sera également soigneusement questionné en amont avec le ou les parents accompagnant l’enfant (ou tuteur responsable). Plusieurs entretiens peuvent être réalisés en l’absence de l’enfant. En effet, il est essentiel que le thérapeute obtienne une description précise des raisons de la consultation, le contexte familial, âges, métiers et entente avec les parents, les frères et sœurs, les événements pouvant être identifiés comme significatifs pour la famille, les symptômes et comportements de l’enfant, sa capacité à jouer, à parler, rester seul, sa relation aux autres, maladies, événements particuliers de sa petite enfance, dans quelle situation affective il a vu le jour, etc.

L’interprétation des dessins

Un dessin d’enfant seul et isolé d’un quelconque contexte n’a pas de sens. C’est bien dans la relation avec le thérapeute et par la répétition que le sens va émerger. Il est donc important que les dessins qui seront supports de médiation soient élaborés pendant les séances de thérapie. Le thérapeute pourra ainsi questionner l’enfant au fur et à mesure de l’avancée du dessin. Il est ainsi préférable d’avoir à interpréter des dessins que l’on a vu faire et que l’enfant a pu commenter, il ne faut donner soi-même ni jugement ni indication, ne rien suggérer mais questionner seulement. L’enfant tente toujours d’exprimer quelque chose s’il se sent écouté.

Le sens ne peut émerger réellement que quand les mêmes éléments et explications de l’enfant se répètent dans plusieurs dessins. Ce sont les éléments répétitifs qui auront le plus d`importance ou seront le plus signifiants. Le thérapeute fera alors des liens entre ce que l’enfant tente de dire de son vécu intérieur et les éléments de contexte recueillis en amont. Chaque fois que nécessaire, il pourra également valider avec les parents les hypothèses qui émergent dans l’interprétation des dessins. Selon les hypothèses et les situations à valider, il pourra être important que l’enfant soit présent afin d’éviter qu’il ne se sente l’objet de « mots cachés », de « complot » même si ce mot est un peu fort.

Il est également important de resituer les dessins par rapport à l'âge de l'enfant, son stade de développement psychologique (par exemple, la notion de genre n’apparaît que vers 5 ans environ et selon l’âge de l’enfant sera représentée de manière différente, vêtements, taille du personnage…).

Pendant la production et au-delà des questions du thérapeute, ce dernier pourra également observer l’enfant face à sa feuille : par quoi il commence, l’utilisation de l’espace, le choix des couleurs… De nombreuses études ont été réalisées pour donner des repères à l’interprétation des dessins d’enfants : choix des couleurs, utilisation de l’espace, force du trait, test du dessin de la famille, représentation de la maison…

On peut citer l’ouvrage de Georges Cognet, Psychologue clinicien et coordonnateur pédagogique de la formation des psychologues scolaires à l’Université Paris Descartes, comprendre et interpréter les dessins d’enfant aux éditions Dunod. Et en lien avec ses travaux, souligner la grande prudence nécessaire pour interpréter les dessins d’enfants.

Parfois, bien que l’enfant ait vécu des situations extrêmement difficiles, voire traumatiques pour lui, ses dessins seront d’abord stéréotypés, comme faisant écran, pour masquer les choses réelles de son vécu. On a pu observer ce phénomène auprès d’enfants ayant vécu une guerre. Il a parfois fallu leur proposer de dessiner « avant, pendant et après la guerre » pour qu’ils s’expriment à travers leurs dessins.

Un autre sujet m’intéresse particulièrement : le symbolisme des objets. L’enfant choisit souvent dans le dessin un matériel issu de son quotidien, de son environnement immédiat, ou des objets qu’il sait et aime dessiner. Pourtant, on sait qu’au cours du développement, les objets prennent une signification symbolique. Par exemple, le soleil symbolise chaleur, vie et pouvoir fécondant. Dans « l’interaction » des objets et par analogie, d’autres objets vont avoir ses mêmes attributs. En interrogeant l’enfant sur le symbole qu’il attribue à tel objet, on peut déjà saisir une partie du message. S’il dessine un lion par exemple, c’est peut-être parce qu’il en a vu un récemment (livres, documentaires…) mais ce qui est intéressant c’est pourquoi ce lion est dans son dessin, quel rôle il joue, quelles caractéristiques l’enfant lui attribue.

Bien entendu, après le symbolisme, il s’agira de repérer les éléments que l’enfant ne peut pas expliquer. On pourra alors approcher la production inconsciente et élaborer des déductions pour comprendre la pathologie de l’enfant.

Pour conclure, je dirai que le dessin est un moyen, et uniquement un moyen d’établir un dialogue avec l’enfant afin de découvrir, avec patience, neutralité bienveillante et avec des «yeux d’enfant», ce que l’enfant nous laisse entrevoir de son vécu intérieur. En questionnant et avec une attention de chaque élément du comportement de l’enfant, des hypothèses vont émerger et pourront être envisagées progressivement avec l’enfant par la parole. Il est bien évident que selon la pathologie de l’enfant, cette élaboration pourra être longue et laborieuse. C’est donc bien au travers de la relation avec le thérapeute, des phénomènes transférentiels que le travail thérapeutique va se réaliser pour l’enfant.

Sandrine Poulain